15 boulevard Talabot

Un peu d’histoire…
Cet hôtel se situe au numéro 15 du boulevard Talabot qui mène à la gare de Nîmes, à l’angle de la rue Fénelon, face aux arches du viaduc du chemin de fer. Les façades et toitures, ainsi que la cage d’escalier ont été inscrites à l’Inventaire des Monuments historiques le 3 septembre 2010.
L’immeuble a été construit en 1892 pour Arthur de Roussel, rentier de son état, sur des terres agricoles appartenant à un dénommé François Laune. Cette opération immobilière se situe dans le contexte de la poursuite de l’urbanisation du quartier de la gare, amorcée depuis l’inauguration en 1844 du second embarcadère de Nîmes au bout de l’avenue Feuchères.
La parcelle, de grande dimension (8982 m²), fut lotie seulement à la fin du XIXe siècle car elle se situait assez loin de la gare proprement dite. Sur les photos aériennes de 1919, on voit encore la présence de grands jardins dans le quartier.

Corinne Potay explique : « Les acquéreurs des anciennes terres agricoles s’inscrivaient dans une logique résidentielle de bon niveau. Cette démarche qualitative s’exprime autant pour les petits propriétaires résidents que pour les notables qui édifièrent des hôtels particuliers ou encore pour ceux qui s’orientèrent vers la réalisation d’immeubles de rapport. Ceci explique que, du pavillon à l’immeuble, les nouveaux propriétaires des parcelles agricoles démembrées ont fait élever des constructions d’aspect soigné, accompagnées de vastes cours et jardins ».
Implanté en retrait du boulevard Talabot, l’hôtel Davé s’étend sur toute la largeur de la parcelle, avec un petit jardin au sud côté boulevard et un autre plus grand côté nord. Vers 1956, la surface de la parcelle est évaluée à 1620 m² dont 1000 m² de bâti et de cour et 620 m² de « jardin d’agrément ».
Les propriétaires
La matrice cadastrale enregistre la construction en 1892 comme « neuve » avec « 44 ouvertures imposables » et attribue à ce bien à Arthur de Roussel, qualifié simplement de « propriétaire », ce qui à l’époque désigne un rentier qui vit de ses placements financiers ou immobiliers. Ce dernier y habite quelques années mais la distribution de l’immeuble montre que la bâtisse servait surtout d’immeuble de rapport et fut sans doute louée à d’autres résidents.
L’adresse de cette époque est encore le numéro 44 du boulevard du Viaduc qui ne fut baptisé boulevard Talabot qu’à la fin du XIXe siècle, juste après la mort, en 1893, de Paulin Talabot. Ce dernier, polytechnicien, brillant ingénieur des Ponts et Chaussées, grand visionnaire, amena le chemin de fer à Nîmes et fut l’initiateur, avec Charles Didion, des deux gares construites successivement : celle du rond-point de la Sernam route d’Uzès en 1839 qui représente un patrimoine exceptionnel puisqu’il s’agit d’un des plus anciens « embarcadères » de France et celle de l’avenue Feuchères construite entre 1842 et 1844 qui desservait la ligne Montpellier-Cette.

En 1905, la famille de Roussel vend l’immeuble à Alphonse Castan qui est directeur des Contributions Indirectes. Celui-ci figure aussitôt comme propriétaire résident et il continue apparemment de vivre dans l’hôtel jusqu’aux alentours de 1945, date à laquelle le cadastre enregistre une mutation au profit de Jules Davé.
Jules Davé a laissé son nom à cette belle maison sans doute parce qu’il en est resté plus de 30 ans propriétaire, de 1945 jusqu’à sa mort le 27 mai 1980. Jules Davé est un notable de la ville occupant un poste important de juge et président du Tribunal de Première Instance du Palais de Justice de Nîmes. Marié à Margueritte Roussel, officier de la Légion d’honneur et de l’Ordre du Mérite, il est élu le 26 décembre 1952 membre résidant de l‘Académie de Nîmes sur le fauteuil de Marcel Gouron après avoir été en 1935 membre de l’Académie du Vaucluse. Le discours de réception du 8 janvier 1954, qui fut prononcé par le professeur Dupont, alors président de l’Académie de Nîmes, le qualifie de « méditerranéen » car, bien que né à Paris le 18 avril 1890, il a grandi à Draguignan, à Digne puis à Nîmes où il fait de bonnes études au Lycée de garçons avant d’étudier le droit à Montpellier. D’abord notaire à Nîmes puis à Générac, Jules Davé commence une carrière de magistrat à Avignon avant de revenir à Nîmes. « Le cercle se referme toujours sur cette ville, à laquelle vous étiez réellement prédestiné » lui dit le président de l’Académie. L’Annuaire du Gard de 1947 le domicilie encore au 7 avenue Feuchères mais dès 1950, il réside à l’hôtel du boulevard Talabot qui désormais porte son nom. Veuf et sans héritier direct, il décide, par testament en date du 19 mai 1978, de léguer son hôtel à l’Académie de Nîmes. Cette dernière est toujours propriétaire de l’immeuble qu’elle loue à plusieurs résidents, ce qui lui permet d’entretenir l’hôtel de la rue Dorée où se situe son siège. L’immeuble du boulevard Talabot est divisé en plusieurs appartements de tailles variées ; il a été très bien restauré dans les années 2020 et mis en valeur par de nouveaux aménagements particulièrement réussis surtout au rez-de-chaussée où le locataire, David Bompas, amateur d’art, a ouvert un espace accessible au public accueillant des expositions et des concerts.
L’architecte
Le nom de l’architecte de l’hôtel Davé n’est pas connu mais en cette fin du XIXe siècle où on construit beaucoup d’hôtels particuliers à Nîmes, les architectes prestigieux sont nombreux. Certains ont une renommée nationale tels Lucien Feuchère (1842-1904), fils du l’architecte de la Préfecture Léon Feuchère et qui a construit l’École normale de Filles et conçu l’aménagement du lycée Daudet ou encore Henri Révoil (1822-1900), architecte diocésain, ou Auguste Augière (1859-1925) qui a construit l’immeuble voisin situé au 17 du boulevard Talabot. Jules Davé semble s’être intéressé au travail de Louis Poinsot fut l’un des architectes très actifs à Nîmes entre 1880 et 1930, particulièrement dans ce quartier. Ce dernier y a construit plusieurs édifices prestigieux comme l’hôtel Colomb de Daunant en 1886, situé au 23 rue Fénelon soit juste en face de l’hôtel Davé et aujourd’hui détruit mais aussi, en 1902, l’hôtel Milliarède situé avenue Carnot ainsi que la très belle église Notre-Dame-des-Enfants rue de Bouillargues. Il est possible que l’hôtel Davé soit également de sa signature mais nous n’en avons pas la preuve formelle.
La façade côté boulevard Talabot

En période d’été, la façade n’est pas visible depuis le boulevard Talabot et la parcelle apparaît comme une oasis de verdure entre deux immeubles plus contemporains et très minéraux. Le jardin devant l’immeuble disparaît sous le feuillage généreux d’un if majestueux et d’un micocoulier. Entièrement en pierre de taille, l’hôtel est composé d’un rez-de-chaussée surélevé et de deux étages. Chacun des étages présente cinq travées avec des fenêtres rectangulaires, disposées symétriquement par rapport à l’axe central et qui sont encadrées de fines moulures soignées et protégées de petits balcons ornés d’élégants balustres de pierre.

Le dernier étage « étage carré » est nettement moins haut avec des fenêtres plus petites en forme de rectangle allongé et il est surmonté, au niveau de la travée centrale, par un fronton en arc segmentaire brisé en appui sur des consoles cannelées avec un motif central de pot de fleur posé sur une couronne.

L’originalité de l’entrée principale est due à la présence d’un perron orné d’un portique à colonnes doriques auquel on accède par un très bel escalier à doubles volutes. Ce portique supporte un large balcon au premier étage.

La façade côté rue Fénelon

Cette façade, où se situe l’entrée actuelle de l’immeuble, porte la marque du propriétaire avec une plaque rappelant que l’hôtel appartient à l’Académie de Nîmes. Elle présente une porte secondaire plus sobre que celle donnant sur le perron principal mais l’ensemble est en parfaite harmonie avec la façade ouverte sur le boulevard Talabot. On retrouve la disposition symétrique de trois travées marquées par des jeux de pierres à refends et les mêmes fenêtres rectangulaires soulignées de moulures mais cette fois sans balustres de pierre, ornées de simples gardes du corps en fonte. En toiture dans l’axe de la travée centrale se retrouve le même arc segmentaire que sur la façade principale. On remarque également sur ce côté la qualité des descentes en zinc cannelées très visibles et élégamment travaillées.

L’intérieur
L’organisation intérieure de l‘hôtel Davé est caractéristique des beaux hôtels particuliers de la fin du XIXe siècle. Tout y est conçu pour recevoir des visiteurs, donner des réceptions ou des bals, montrer un goût et un raffinement qui sont les marques de la réussite sociale.
La cuisine est aménagée en sous-sol côté boulevard et se trouve en rez-de-chaussée côté jardin. Elle est de grandes dimensions avec plusieurs éléments de chauffe qui montrent la présence de personnel, tout au moins d’une cuisinière à temps plein pour préparer les repas de toute la maisonnée mais aussi des nombreux invités. Dans le sous-sol se trouvait une chaufferie, supprimée en 2024, qui envoyait par des tuyaux de l’air chaud sortant dans les pièces par de discrètes grilles aménagées dans les planchers.

Le rez-de-chaussée somptueux répond à cette fonction de réception. Même si aujourd’hui l’affectation des pièces a changé, on devine sans peine la présence de plusieurs salons de réception et d’une salle à manger. Josette Clier, dans son dossier de classement d’inscription aux MH, dit : « De part et d’autre du couloir se succèdent probablement salon d’été et salon d’hiver, l’un côté jardin, l’autre côté boulevard, peut-être aussi un fumoir-salle de billard ? Le grand hall d’accueil est placé au point de rencontre des axes de circulation intérieure vers le jardin et vers l’entrée côté boulevard Talabot et il est rejoint aussi par le long couloir qui mène à la grande porte côté rue Fénelon. Ce vestibule présente deux niveaux de serlienne –une à chacun des deux paliers- qui animent la vaste cage de l’escalier principal ; il existe côté rue Fénelon un autre modeste escalier de service auquel on accède par une entrée de service ».

Ces grands salons du rez-de-chaussée ont gardé leurs plafonds superbement décorés de gypseries et leurs cheminées de marbre.


Dans le couloir et les salons, les sols en mosaïques du XIXe siècle sont de belle facture. Josette Clier émet l’hypothèse qu’ils « pourraient être issus de l’atelier de Francesco Mora, mosaïste d’origine italienne installé à Nîmes dans la seconde moitié du XIXe siècle » et qui a travaillé dans de nombreux hôtels particuliers ainsi qu’à la Préfecture, à la cathédrale et dans l’hôtel Milliarède.

L’espace le plus imposant de cet immeuble est sans nul doute l’escalier majestueux aux murs de couleur rouge brun foncé agrémenté de motifs floraux. Le bois des châssis menuisiers allié à la présence d’une belle rampe en fonte donne chaleur et élégance à ce superbe volume magnifié par la présence à chaque niveau d’arcades jumelées encadrées de colonnes ioniques au rez-de-chaussée et corinthiennes à l’étage. Le plafond est orné de grands caissons avec des moulurations soignées.


Insolite et secret…
Ce très bel immeuble accueille en son rez-de-chaussée des évènements culturels, expositions, concerts qui permettent ainsi de découvrir un joyau du patrimoine nîmois qui a gardé fort heureusement beaucoup d’éléments d’origine. Grâce aux importants travaux menés au fil du temps par l’Académie de Nîmes, dont le remplacement de la toiture en 2012, l’hôtel Davé a été préservé des dégradations.
Francine Cabane
Septembre 2026
Sources :
POTAY, Corinne, chargée de documentation et des recherches historiques, Service des Archives
Municipales de Nîmes, dossier 15 BOULEVARD TALABOT PARCELLE HA0996 / juin 2010
CLIER, Josette, Documentaliste à la Conservation Régionale des Monuments Historiques, Languedoc Roussillon, 2010. Dossier d’inscription MH
DAVE Jules, Testament du 19 mai 1978, Archives Académie de Nîmes, 1978,
ACADEMIE DE Nîmes, Acceptation du legs le 8 octobre 1981, Archives Académie de Nîmes, 1981
Remerciements à Antoine BRUGUEROLLE pour sa relecture attentive et ses corrections.