L’Hôtel Foulc Colomb de Daunant

10 rue Briçonnet

Hôtel Colomb de Daunant- façade rue Briçonnet (©photo M.Giacomoni)

Un peu d’histoire

L’hôtel Colomb de Daunant fait partie du patrimoine architectural majeur de la ville. Il fut construit en 1907 sur l’emplacement de l’hôtel Foulc qui avait été édifié vers 1855. Son histoire passionnante est indirectement liée à celle de l’arrivée du chemin de fer à Nîmes.
Après la création en 1839 du premier « embarcadère » rue Vincent Faïta sur la ligne La Grand-Combe-Nîmes-Beaucaire, la construction d’une nouvelle gare en 1844 par les ingénieurs Talabot et Didion sur la ligne Nîmes-Montpellier est à l’origine de l’urbanisation du sud de la ville, espace jusqu’alors occupé par des jardins, vergers et quelques bâtiments agricoles. Une spéculation immobilière intense accompagne la construction de la gare. Eugène Foulc, entrepreneur nîmois et homme d’affaires visionnaire, achète avant l’arrivée du chemin de fer, 33.600 m2 de jardins potagers, terrains agricoles et petites maisons entre les arènes et le futur viaduc.

Eugène FOULC, premier propriétaire du lieu

Portraits d’Eugène Foulc et de sa femme Irma Zoé-Foulc par Xavier Sigalon (©Musée des Beaux-Arts de Nîmes)

La famille Foulc est originaire de la Vaunage. Paul, le père d’Eugène, est né à Clarensac en 1765, et s’installe à Nîmes comme marchand toilier et drapier. Eugène (1795-1857), le cadet d’une fratrie de quatre enfants, épouse en 1828 Irma Zoé Nègre (1808-1877), fille d’une famille protestante nîmoise qui lui ouvre les portes du monde de la finance et de la banque. Il se lance alors avec un frère aîné dans le négoce prospère des produits tinctoriaux et plus particulièrement de la garance, très utilisée pour donner le rouge des pantalons des soldats de l’armée française. Le couple qui a trois fils, Auguste, Edmond et Denis, fait construire dans les années 1830 un bel hôtel particulier au n°2, boulevard des Arènes face à l’amphithéâtre romain.
Informé des progrès de la chimie et de l’arrivée de nouveaux produits (alinile, colorants synthétiques,…), Eugène Foulc vend son négoce de garance et se reconvertit dans le commerce des indiennes, toiles réputées de Nîmes, et dans l’immobilier. Il s’engage en politique au sein du conseil municipal de Ferdinand Girard sous la Monarchie de Juillet et fait ouvrir, avec l’intention d’y lotir des parcelles, la rue qui porte son nom, rue Cité Foulc, baptisée un temps «rue Neuve des Arènes», avant de reprendre en 1881, à la demande des habitants, son nom d’origine.
Eugène Foulc fait aménager sur cette voie le square de la Mandragore, square à la mode parisienne, censé attirer les promoteurs et acheteurs et sur lequel sera édifié en 1907 le musée des Beaux-Arts. Vers 1855, il entreprend de construire face au square, un immeuble locatif de rapport relié à une maison de campagne par une très grande serre de 12 m de haut. Le côté exceptionnel de cette construction dans la ville fait que tout le quartier prend alors le nom d’« île de la Serre ».

« L’hôtel de la Serre » d’Eugène Foulc

Immeuble locatif de Foulc rue Cité Foulc (©photo F.Cabane)

De cette première phase de construction qui débute en 1852 et a pu être signée de l’architecte Arthur Roussel, il ne reste que l’immeuble locatif sur la rue Cité Foulc et la serre.
L’immeuble locatif qui abrite toujours des bureaux et des appartements, montre un traitement sobre mais de qualité en belle pierre de taille avec en rez-de-chaussée, un appareil à refends continus. La façade imposante présente neuf travées sur quatre niveaux, le dernier ayant sans doute été rajouté à posteriori. Les nombreuses fenêtres qui donnaient sur le square, regardent aujourd’hui vers le musée des Beaux-Arts. Des garde-corps en ferronnerie adoucissent la sévérité de la façade et des cordons moulurés soulignent chaque étage.

Plan du cadastre parcelles EZ 88 et 89

La serre jouxte ce bâtiment et faisait l’articulation avec l’hôtel particulier des Foulc aujourd’hui disparu, remplacé par l’hôtel actuel construit en 1909 par la famille Colomb de Daunant.
Plus qu’une simple serre, il s’agit d’un exceptionnel jardin d’hiver, un des rares qui soit encore in situ dans l’arc méditerranéen français. Une autre serre tropicale de grande dimension existait depuis 1870 dans la propriété du négociant Noilly-Prat au hameau de Montcalm entre Aigues-Mortes et les Saintes-Maries-de-la-Mer ; elle a été vendue à la ville de Marseille en 1982, démontée et installée dans le parc Borrelly.

La serre Foulc - façades côté jardin et côté rue Cité Foulc (©photos M.Barneaud et F.Cabane)

Les serres du XIXe siècle sont des constructions, petites ou grandes, le plus souvent attenantes aux maisons, toutes de transparence en verre et bois, verre et acier ou verre et pierre. Elles permettent aux plantes fragiles ou tropicales de traverser les rigueurs de l’hiver, protégées du froid et des gelées. Leur nom vient du fait que l’on y rangeait les plantes les unes contre les autres de manière très « serrée ». La mode des orangers en caisses ou en vases d’Anduze dans les jardins des belles maisons nîmoises du XIXe siècle a entraîné la construction de nombreuses serres encore visibles comme à l’hôtel Guiraud-Dumas ou à l’hôtel Mouret.
Eugène Foulc a voulu créer un véritable jardin tropical, espace féerique par sa taille, sa lumière, sa transparence, lieu de détente prolongeant la maison. Les plantes y demeurent à l’année et ne sont pas sorties à la belle saison comme pour les serres. La bâtisse présente un plan rectangulaire et une surface de 232 m2. Elle s’ouvre côté jardin au sud par cinq grandes verrières enchâssées sous des arcs trilobés tandis que la façade sur la rue de la Cité Foulc est aveugle et prend la forme d’un mur plein divisé en deux niveaux par une corniche et décoré de dix arcs trilobés, évoquant une architecture néo-gothique. Les deux façades sont couronnées d’une balustrade de pierres à entrelacs qui cache la partie sommitale.

En 1909-1910, à l’époque de la famille Colomb de Daunant, la serre connaît d’importants travaux inspirés par une volonté de modernité industrielle. Le bâtiment est surélevé et accueille en toiture une double verrière portée par des poutrelles métalliques venues des aciéries de Longwy. L’efficacité de cette double verrière, élément rare et assez exceptionnel, rend le chauffage quasiment inutile, ne fonctionnant que quelques jours par an et permet une ventilation très bénéfique pour les plantes tropicales. Un éclairage d’une grande modernité pour l’époque est ajouté, renforçant le côté novateur de l’ensemble. Le chauffage central au sol permet de préserver du froid les plantes les plus délicates et un circuit d’eau alimente une fontaine située dans la grotte.
Les travaux sont menés par l’architecte-paysagiste lyonnais Joseph Linossier qui conserve l’architecture de pierre originelle et les arcs trilobés mais redessine le décor intérieur dans un style « rocaille ». Il s’inspire des dessins et conseils du célèbre paysagiste Edouard André, concepteur du Champ de Mars à Montpellier, qui prônait un « jardin d’hiver planté suivant le style naturel », très inspiré des jardins anglais. Le sol est recouvert d’un sable fin du Gardon qui permet le maintien d’une grande humidité. Dans ce décor de rêve se donnent des soirées mondaines et musicales où les invités peuvent entendre la musique des instruments se mêler au concert des oiseaux de la volière… Cette serre, tout à fait exceptionnelle, a été magnifiquement restaurée dans les années 2010.

La serre avec son décor de treillis et son état d’abandon années 1990 (©photos M.Giacomoni)

L’hôtel Colomb de Daunant 1909

Auguste Colomb de Daunant appartient à une célèbre famille nîmoise. Originaires du Quercy, les Colomb s’installent à Nîmes au XVIe siècle et développent des activités industrielles. Propriétaires de vastes ateliers de tissage de soie installés devant le rempart près des Arènes (emplacement actuel de l’hôtel du Cheval Blanc), ils font fortune et s’allient à des familles nobles. François Albin Colomb (1817-1895) épouse en 1842 Antoinette Julie de Daunant, fille du baron de Sérignac, pair de France, président de la cour d’appel et il associe désormais le nom de sa femme au sien. Son fils, Auguste Colomb de Daunant (1884-1942), épouse en 1908 Emilie Carenou, fille de l’industriel Elie Carenou, fabricant de réglisse, propriétaire de l’entreprise « l’Habitarelle » à Moussac. La grand-mère, Madame Carenou, rachète en 1907 aux Lagorce, famille apparentée aux Foulc qui en avaient hérité, l’hôtel et la serre pour les offrir en cadeau de mariage à Emilie et Auguste.

Les jeunes mariés décident dès 1908 un réaménagement très important confié aux architectes Affourty et Walker qui repensent complètement la maison d’habitation et font de gros travaux dans la serre (voir paragraphe précédent).
Le nouvel hôtel construit est entièrement tourné vers la serre qui devient l’élément principal de la maison et les pièces sont conçues comme des écrins pour accueillir et mettre en valeur les objets d’art rassemblés par les fils d’Eugène Foulc, Denis et Edmond, amateurs d’art passionnés. Le lambris de bois XVIIIe, enrichi des symboles des quatre saisons sculptés par l’arlésien Chevalier de Dieu, les cuirs peints représentant les Grandes Découvertes provenant d’un atelier d’artisans cordouans installés en Avignon, sont mis en valeur dans l’hôtel Colomb de Daunant ainsi que l’escalier Renaissance en bois, copie de celui du château d’Ecouen dans le Val d’Oise. Certains de ces trésors artistiques ont été vendus depuis.

La façade principale sur la rue Briçonnet

L’hôtel, accolé à la serre, présente trois façades dotées d’un seul étage et ouvertes sur les rues Briçonnet, Bourdaloue et sur le jardin. Le toit à faible pente est caché par une balustrade de pierre à balustres tournés qui couronne toute la maison.

Perron d’entrée, portique à colonnes et détail de la frise à triglyphes (©photos M.Giacomoni)

On accède à l’entrée principale, orientée à l’est, par une volée de huit marches encadrée de rampes à balustres de pierre. Un portique de quatre colonnes doriques protège la porte et soutient le balcon du premier étage. Ce corps d’entrée est légèrement avancé et se trouve coiffé d’un fronton cintré qui rompt la ligne horizontale de la balustrade du couronnement. Deux entablements, l’un au-dessus des quatre colonnes, l’autre au-dessus des quatre pilastres toscans encadrant la porte d’entrée présentent chacun une frise d’inspiration très classique à triglyphes et métopes ornées de tables.
Les hautes fenêtres rectangulaires sont cernées de nombreuses et fines moulures, surmontées de tables au rez-de-chaussée et coiffées à l’étage d’un fronton cintré en demi-lune, le tout souligné par de fins denticules très élégants.

Fenêtres façade rue Briçonnet et façade nord rue Bourdaloue (©photos F.Cabane)

La façade sur le jardin

Façade sud côté jardin et buffet d’eau XVIIIe siècle (©photos M.Giacomoni)

La bâtisse, située en fond de parcelle côté nord, laisse la place au sud pour un vaste jardin arboré qui a été amputé de presque la moitié de sa surface originelle, vendue pour permettre la construction d’immeubles résidentiels. Un mur a été construit pour séparer le jardin de ces nouvelles constructions et il a été habillé d’un buffet d’eau XVIIIe siècle, provenant de la cour de l’hôtel de Boudon au n°4 de la rue de Bernis et acheté à la banque Arnaud-Gaidan.
La façade donnant sur le jardin présente cinq travées avec de grandes portes- fenêtres au rez-de-chaussée donnant sur une vaste terrasse. Les pierres de taille soigneusement appareillées à refends rappellent le classicisme.
A droite de l’entrée de la rue Briçonnet, dans l’angle extrême de la parcelle se trouve un petit pavillon de pierre de taille en harmonie avec le style de l’hôtel et qui servait de logement au gardien. Particularité : l’escalier intérieur, oublié lors de la construction, a été rajouté à l’extérieur du bâtiment !

L’intérieur

Le hall d’entrée et l’escalier (©photos D.Colomb de Daunant et F.Cabane)

Le porche ouvre sur un large vestibule dont le sol est recouvert de mosaïques de marbre de couleurs, peut-être dues aux artisans de l’atelier des frères Mora, mosaïstes italiens du Frioul très connus à Nîmes au XIXe siècle.
A droite, l’escalier en bois, copie de celui du XVIe siècle du château d’Ecouen en Normandie, permet l’accès aux étages.
Un grand salon de réception occupe tout le rez-de-chaussée côté sud et s’ouvre sur la terrasse donnant sur le jardin ; il est prolongé à l’Ouest par une autre terrasse s’ouvrant en belvédère sur le jardin d’hiver. Cette loggia qui surplombe la serre et dont les murs sont habillés d’un treillis de bois est sans doute le décor le plus original de la maison et confère un charme indescriptible à l’ensemble.

La loggia en belvédère sur la serre (©photos Diane Colomb de Daunant)

Conclusion

Lorsque la famille Colomb de Daunant décide en 1995 de vendre l’hôtel de la rue Briçonnet à une société immobilière de Bordeaux (la Compagnie Immobilière de Restauration-CIR), des éléments sont inscrits, par arrêté du 30 mars 1995, à la protection des Monuments historiques : façades et toitures, pièces du rez-de-chaussée, escalier, jardin d’hiver dit « la serre », ainsi que le jardin, y compris son mur de clôture avec le nymphée. Aujourd’hui, l’immeuble est devenu la propriété d’une société immobilière parisienne et est partagé en une dizaine d’appartements.
Fort heureusement protégé et restauré par les soins de l’architecte du patrimoine, Monsieur Antoine Bruguerolle, l’hôtel Colomb de Daunant demeure un joyau du patrimoine des faubourgs nîmois…

Francine Cabane
Avril 2022

Sources :

  • POTAY Corinne, La Serre, Hôtel Colomb de Daunant, ex-hôtel Foulc, Archives municipales, juillet 1994
  • CLIER Josette, Notice MHR91_20123010168 des Monuments historiques, 2012
  • JEAN Danièle, CABANE Francine, Nîmes au fil de l’histoire, Editions Alcide, 2019
  • DURIEU Alexandra, Edmond Foulc. Un amateur d’art éclairé aux catalogues et aux collections didactiques. Maîtrise d’Histoire option Histoire de l’art, direction Hélène Deronne, Université d’Avignon et des Pays du Vaucluse, 2004, épreuve dactylographiée.
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