La fontaine Pradier

La fontaine Pradier sur l’Esplanade (©FC)

Un peu d’histoire

Avant que la fontaine ne soit réalisée par le sculpteur James Pradier (1790-1852), l’Esplanade* était un vaste terrain, lieu de promenade des Nîmois, qui était appelée dès le XVIIIe siècle «promenade favorite». Elle était constituée de jardins et de petits chemins qui conduisaient à la plaine du Vistre. Jean-Arnaud Raymond, architecte du Roi, fit apporter en 1785 des décombres provenant de diverses démolitions dans la ville et une terrasse surélevée de plus d’un mètre fut aménagée à laquelle on accédait par trois volées d’escaliers côté ville.

En 1827, suite à d’importants dégâts d’eaux pluviales de nouveaux travaux sont réalisés et une fontaine monumentale, aujourd’hui disparue, est placée au milieu de l’Esplanade, composée de deux vasques superposées en forme de coquilles retenues au sol par un seul pied.

L’arrivée du chemin de fer dans les années 1840 impose une nouvelle urbanisation. Une grande avenue est percée, l’avenue Feuchères, de la gare jusqu’à l’Esplanade* qui est rabaissée, plantée d’arbres, entourée d’une balustrade et de becs de gaz.

Avenue Feuchères carte postale (©coll. part.)
Plan de l'Esplanade de 1838, 12 becs de gaz (© Archives municipales)

En 1844, le conseil municipal composé de monsieur le maire Ferdinand Girard et parmi ses adjoints, de messieurs de la Corbière, Michel, Nègre-Bergeron, vote pour l’édification d’une nouvelle fontaine, afin de marquer l’entrée de la ville dans la perspective de la Tour Magne et d’apporter davantage d’eau à la ville. Le concours est lancé. Il eut lieu le 20 mai 1844.

La fontaine

27 projets ont été déposés. Le projet portant le numéro 19 gagna. Il s’agissait de celui de l’architecte Charles-Auguste Questel (Paris 1807-1888). La réalisation sculptée de la fontaine en marbre de Carrare fut celle de James Pradier (Genève 1790-Bougival 1852). Les personnages représentés veulent symboliquement évoquer la ville de Nîmes entourée des fleuves et des fontaines qui arrosent son territoire.
Des difficultés nombreuses attendaient l’architecte Charles Questel et l’architecte Henri Durand qui, lui, avait la responsabilité de la surveillance du chantier.
Les travaux de maçonnerie commencèrent en janvier 1847, le sculpteur Pradier avait commencé à travailler dès l’année précédente. Son atelier était installé sous l’un des arceaux du viaduc de la voie de chemin de fer. Quand les quatre grandes vasques furent installées, chacune pèse 230 quintaux métriques, il a fallu réaliser l’arrivée de l’eau en la dérivant de la source du jardin de la Fontaine, fontaine tutélaire de Nîmes et en construisant tout un ensemble de conduites souterraines.
L’alimentation en eau de la nouvelle fontaine s’avérait compliquée et il fallut édifier un canal de dérivation, dit aqueduc Balore, qui dirigeait les eaux depuis le canal de la Fontaine, en longeant les boulevards de la Comédie, de la Madeleine et St Antoine, vers le réservoir existant à l’angle Nord-ouest du bosquet de l’Esplanade, en face la maison Colomb. Cette conduite captait, au profit de la Fontaine de l’Esplanade, la masse d’eau qui desservait le lavoir de la place d’Assas, soit 1000 litres environ par minute.

Alimentation en eau de la fontaine Pradier (©Revue générale de l’architecture et des travaux publics dirigée par César Daly - vol 9)

Les statues en marbre durent être transportées de l’atelier de Pradier ainsi que la statue de la ville de Nîmes qui fut hissée au sommet de la fontaine. La réception des travaux se fit le 8 septembre 1850 mais l’inauguration solennelle eut lieu le 1er juin 1851 en présence des hautes personnalités du département, au milieu d’une foule bruyante et joyeuse qui eut droit à des réjouissances gratuites aux Arènes, avec illuminations nocturnes.

Inauguration de la fontaine monumentale exécutée par MM. Questel, architecte, et James Pradier, sculpteur, d'après un dessin communiqué par M. H. Revoil de Nîmes.

Description de la fontaine

Pendant quatre années, l’architecte Charles Questel et le sculpteur James Pradier travaillèrent à sa réalisation. Toutes dépenses confondues, la fontaine coûta 214 963,55F.

Au milieu d’un bassin octogonal de marbre gris s’élève un socle autour duquel quatre vasques monolithiques sont ornées de plusieurs têtes de lion par lesquelles l’eau s’écoule.

Les quatre statues (de gauche à droite : le Gard, Ura, le Rhône, Nemausa)

Autour du piédestal de la statue centrale, quatre personnages aux dimensions identiques symbolisent les cours d’eau majeurs de la région de Nîmes. Le Rhône, Rhodanus, placé à l’angle qui fait face aux Arènes, ressemble à une divinité masculine portant des pampres de vigne comme attributs. Faisant pendant au Rhône, le Gard ou Vardo, également divinité masculine au visage courroucé par les obstacles qu’il trouve sur sa route, tient un trident de sa main droite, rappelant Neptune. La Fontaine de Nîmes, Nemausa, regardant la route de Montpellier, est symbolisée par une gracieuse jeune fille portant une couronne de nénuphars. A ses pieds se cache dans les roseaux une petite grenouille que les enfants s’amusent à chercher. La quatrième statue représente la Fontaine d’Eure, Ura, qui a permis d’apporter les eaux de la fontaine d’Eure près d’Uzès à la ville de Nîmes grâce aux cinquante-trois kilomètres d’aqueduc construits par les Romains. La jeune fille tient dans sa main un miroir. Deux inscriptions ont été inversées par mégarde: Nemausa devait être la muse urbaine et Ura, la muse rustique avec coiffe de feuille, roseaux et grenouille.

L’allégorie de Nîmes (©FC)

Dans la partie supérieure de la Fontaine Pradier, s’élève une statue colossale, représentant une femme drapée d’un péplum et coiffée d’une couronne. Elle personnifie la ville de Nîmes. Sa couronne représente en miniature, la Maison Carrée, les Arènes, le Palais de Justice et l’ancien théâtre alliant deux monuments de l’époque gallo-romaine et deux du XIXe siècle influencés par le style antique. La légende à Nîmes veut que le visage de cette allégorie soit celui de Juliette Drouet, ancienne maîtresse de James Pradier qui avait quitté ce dernier pour Victor Hugo.

Stylistique

L’influence antique est évidente : les statues qui symbolisent les cours d’eaux majeurs de la région de Nîmes sont directement inspirées de divinités gréco-latines dans la perfection des corps, leur beauté plastique. L’allégorie de Nîmes, habillée à la romaine, visage parfait dans l’équilibre des proportions, est elle aussi directement inspirée du style gréco-romain. James Pradier a aimé fortement ce style qui a donné naissance au XIXe siècle au néoclassicisme. Nous remarquons également qu’il cherche à rendre l’expression, visage irrité du Gard, et à traduire le naturalisme avec cette représentation d’une couronne aux monuments nîmois. James Pradier, de tendance essentiellement néoclassique, était le « dernier des grecs », trouvant souvent son inspiration dans la sculpture de Praxitèle.

L’architecte

Questel, Charles, Auguste, Paris 18 septembre 1807-30 janvier 1888 Ancien élève de l’École des Beaux-arts de Paris, architecte.

Après de nombreuses fonctions, Charles Questel, nommé architecte des Bâtiments civils et des palais nationaux en juin 1849, devient pendant trente ans architecte du Palais de Versailles et des Trianons qu’il restaure. Membre de la Commission des monuments historiques de 1848 à 1879, il devient inspecteur général en 1862. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1864. Il est élu membre de l’Académie des Beaux-arts en 1871. Dans notre région, il est responsable des travaux de restauration des arènes d’Arles, du pont du Gard, de la Porte d’Auguste à Nîmes. En 1835, il restaure la Maison Carrée et gagne le 1er prix au concours pour l’église Saint-Paul à Nîmes.

Le sculpteur

Pradier Jean-Jacques dit James, Genève 1790- Bougival 1852 Buste d’Eugène-Louis Lequesne, cimetière du Père Lachaise

James Pradier fait ses études à l’École des Beaux-arts de Paris où il remporte le prix de Rome en 1813. Médaille d’or au Salon des Artistes français en 1819, il voit s’ouvrir une carrière triomphale qui va le mener rapidement à tous les honneurs. Il était un homme de son temps, vénérant l’antique pimentée d’érotisme (Bacchante à l’amour, Léda attirant le cygne…). Il répond à de très nombreuses commandes officielles, dont les douze Victoires du tombeau de Napoléon 1er aux Invalides. Il n’y a guère de ville qui possède autant d’œuvres de Pradier sur leurs places ainsi que dans leurs musées que Paris, Genève et Nîmes.

La petite grenouille aux pieds de Nemausa (©M.G)

Hélène DERONNE (avril 2020)

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