1, rue des Tilleuls

La façade inachevée du 1 rue des Tilleuls (©FC)

Un immeuble démoli ou inachevé ?

Au bout de la rue des Tilleuls, là où celle-ci rejoint le quai de la Fontaine, s’étire un long alignement de façade surprenant. On y voit une succession de fenêtres et deux portes, aujourd’hui comblées, encadrées de pierre de taille et surmontées d’un arc segmentaire. De part et d’autre des deux portes, à la hauteur de l’étage non construit, de grosses doubles consoles de pierre sont suspendues dans le vide, attendant un improbable balcon. Ce mur imposant est posé là comme un paravent cachant au regard un jardin visiblement non entretenu. S’agit-il d’un immeuble démoli ou plutôt jamais achevé ?

Détail des fenêtres et des consoles prévues pour les balcons (©FC)

En fait, cette façade inachevée est un témoin précieux d’un des plus grands chantiers d’urbanisme que la ville de Nîmes ait connu et qui s’est situé au milieu du XVIIIe siècle. Devant les réticences des Nîmois à construire leurs maisons selon des normes imposées, les édiles, pour « donner l’exemple » avaient décidé dans leur délibération du 17 octobre 1753 d’impulser la réalisation de maisons modèles en faisant élever, aux frais de la Ville, « les murs de façade dans une exacte symétrie en pierre de taille jusqu’à la hauteur du 1er étage afin d’en faciliter la continuation»… Ces murs étaient donnés aux particuliers, propriétaires des fonds sur lesquels ils étaient construits, à la condition expresse qu’en élevant ces murs et y bâtissant les façades des maisons, ils se conformeraient au plan général. Visiblement, ici, les murs ne furent jamais « continués ».
Pour comprendre cette façade inachevée, il faut revenir à une histoire lointaine qui trouve sa source au cœur de la Fontaine.

Un peu d’histoire

Vers 1730, alors que la ville est en plein développement, que les ateliers de filature de soie, de faiseurs de bas se multiplient dans le vieux centre médiéval et dans certains faubourgs, particulièrement ceux des Prêcheurs et des Carmes, Nîmes connaît une pénurie d’approvisionnement en eau. A cette époque, les habitants puisent l’eau dans la nappe phréatique qui, dans la plaine, est située à faible profondeur et chaque maison dispose d’un puits. Il existe aussi des sources en garrigue le long de la grande faille de Nîmes mais l’essentiel de l’eau nécessaire aux activités économiques provient de la source de la Fontaine, source pérenne née d’une exsurgence de type vauclusien. Les eaux pluviales qui tombent sur le plateau des garrigues, s’infiltrent et, par des réseaux souterrains, viennent ressortir au creux de la Fontaine.

Au fil des siècles, le bassin de la source s’est encombré de ruines envahies de végétation et les eaux s’écoulent difficilement avec infiniment de déperditions. Lors des Etats Généraux de 1730, les marchands et fabricants de Nîmes réclament que la Ville procède au nettoyage du bassin de la Fontaine. En 1738, les consuls décident d’entreprendre les travaux et font appel à Messieurs Guiraud et Clapier, ingénieurs du Roi, pour organiser le chantier. Des entrepreneurs locaux s’y attèlent, nettoient et mettent au jour d’innombrables vestiges romains, statues, chapiteaux, morceaux de colonnes, monnaies, … etc. Au cours des travaux, on découvre les assises du Nymphée de l’époque romaine.  L’ampleur des découvertes attire les collectionneurs et passionnés d’antiquités appelés alors « antiquaires » qui viennent observer les fouilles mais aussi emporter quelques belles pièces. Devant ces désordres, Louis XV, averti par les consuls, envoie à Nîmes le directeur des fortifications en Languedoc, un certain Jacques Philippe Mareschal.

Jacques Philippe Mareschal, le père du jardin de la Fontaine

Jacques Philippe Mareschal est un ingénieur militaire du Roi, né le 29 novembre 1689 à Paris et mort à Montpellier le 3 juin 1778 à l’âge de 89 ans. Ses premiers postes l’amènent vers l’Alsace et la Bourgogne. Il réalise, pour la ville de Belfort, des plans et des bâtiments publics : la cathédrale, l’hôpital, l’arsenal. Il travaille dans tout l’Est de la France, à Strasbourg, Wissembourg, Colmar, Sélestat, mais aussi à Bâle en Suisse. Après avoir été pendant quelques mois directeur des fortifications du duché et comté de Bourgogne, il devient en 1739 directeur des fortifications de la province du Languedoc. C’est alors que le Roi l’envoie à Nîmes où il travaille au jardin de la Fontaine pendant dix ans, de 1740 à 1750, fournissant de nombreux plans et dirigeant les travaux et les relevés des découvertes antiques. Il conçoit également un projet de canal reliant Nîmes à la mer qui ne verra jamais le jour. Il exerce ses fonctions d’ingénieur dans tout le Languedoc, réalisant de nombreux plans pour Montpellier (le théâtre, l’hôpital militaire) et pour d’autres villes comme Narbonne et Agde. Il rédige un atlas de toutes les places militaires de la région telles la Redoute du Grau-du-Roi, les tours d’Aigues-Mortes, les forts Saint-Pierre et Richelieu de Sète. Jusqu’à sa mort, il s’intéresse à Nîmes, considérant que ses projets, à la fois pour le jardin et pour les nouveaux quartiers, n’ont pas été exécutés dans leur intégralité.

Le rêve d’une ville nouvelle

Plan de Nîmes et de sa Fontaine 1755 J.Ph.Mareschal (©Musée du Vieux Nîmes)

Jacques Philippe Mareschal, découvrant le site de la Fontaine, propose aux élus nîmois un projet d’une ambition extraordinaire. Non seulement, il envisage de créer le premier jardin public d’Europe à une époque où les beaux espaces verts sont privés, royaux ou seigneuriaux, mais il suggère aussi aux Nîmois de modifier complètement le paysage urbain. Quatre grands aménagements sont proposés : la création d’un canal, axe aquatique grandiose reliant ce nouveau jardin à la vieille ville médiévale, l’ouverture à l’ouest du canal d’une plateforme surélevée accueillant la statue équestre du roi Louis XV, l’aménagement de terrasses à l’italienne au-dessus de la source, et enfin l’ouverture au sud d’un axe majeur, le Cours Neuf, colonne vertébrale de futurs quartiers.

Le jardin est inauguré en 1753. La réalisation du canal et la construction des quais entraînent la destruction des moulins et des vieux ponts et la reconstruction de trois ponts neufs, d’un abreuvoir et de lavoirs à l’extrémité est du canal. Pour ce qui est des nouveaux quartiers, Jacques Philippe Mareschal impose aux consuls un cahier des charges strict pour les immeubles qui borderont le canal et l’avenue majestueuse du Cours Neuf. Il fait le pari que la bourgeoise nîmoise qui vit au sein de l’Ecusson viendra peupler ces nouveaux beaux quartiers. Le plan d’urbanisme édicté en 1747 a pour but de « donner à cette nouvelle partie de la ville tout l’agrément et la commodité que l’on pourroit désirer, allignements convenables pour former des rues et des places publiques, au moins pour les façades à une certaine uniformité au long des artères les plus visibles du faubourg de la Fontaine ».

L’uniformité des façades

Le pavillon du Fontainier 28 quai de la Fontaine (©FC)

Pour mieux expliquer aux Nîmois ses attentes, Jacques Philippe Mareschal fait construire près de la grille est du jardin, un pavillon destiné au gardien et qui portera dans l’histoire les noms de « pavillon du fontainier » ou « orangerie » car à l’époque, on y entrepose les caisses d’orangers qu’il faut rentrer chaque hiver pour les protéger du froid.

Ce pavillon est une sorte de maison témoin des ambitions de Mareschal pour les nouveaux quartiers. C’est une maison à un seul étage, construite en belle pierre de taille avec des chaînages d’angles soignés, soulignés de pierres à refends. Les fenêtres sont encadrées de pierres de taille et surmontées d’un arc segmentaire. A l’étage, un balcon est porté par deux paires de consoles épannelées c’est-à-dire taillées en l’attente de sculpture. Le garde-corps du balcon est réalisé en très belle ferronnerie. Le cahier des charges prévoyait à l’origine des toits, qualifiés de « fort haut » par les Nîmois, avec des combles brisés « à la Mansart » et des ardoises, ce qui n’a pas été appliqué pour cette maison modèle.

En effet, ces choix, imposés par un homme qui n’est pas de la région, déplaisent beaucoup aux Nîmois et une délibération des consuls du 5 octobre 1754 s’en fait l’écho en critiquant ces immeubles qui « contiennent quelque chose de contraire aux usages du pays et de fort dispendieux dans l’exécution par rapport au comble [à la Mansart] »… Beaucoup demandent à pouvoir élever un étage supplémentaire en gardant des toitures moins pentues en tuiles canal. Les consuls de Nîmes font appel au Conseil d’Etat et on aboutit finalement à un compromis : les propriétaires pourront achever les immeubles commencés par la Ville en leur donnant deux étages et un toit couvert de tuiles canal, demi-rondes traditionnelles, à condition toutefois que soient respectés les autres éléments prévus par Mareschal, à savoir la forme des baies encadrées de pierres et surmontées d’arcs segmentaires, les chaînages d’angles à refends et les balcons sur doubles consoles sculptées.

Des Nîmois sur le chantier

Les chantiers du jardin, du canal et du cours Neuf sont si importants que le Conseil d’Etat qui approuve les plans de Mareschal, nomme un Nîmois, Esprit Dardailhon, comme “Inspecteur des travaux de la Fontaine” pour seconder et remplacer Mareschal, appelé par ses fonctions à de multiples déplacements et absences.
Esprit Dardailhon travaille avec son fils Pierre, également architecte, à la réalisation de cet énorme chantier. Leur tâche est difficile car Mareschal entre souvent en conflit avec les édiles nîmois en raison des surcoûts importants et de l’extension permanente du projet (réaménagement de tout le faubourg de la Madeleine situé entre la ville et le jardin, ajout de dispositifs hydrauliques utilitaires, écluses, lavoirs, maçonnerie du canal de l’Agau élargi intra-muros…). La première adjudication en 1745 est baillée à un entrepreneur montpelliérain, Hilaire Ricard, auquel succèdent à partir d’avril 1747 trois entrepreneurs nîmois, Étienne Roux, Antoine Rey et Simon Dassas qui encadrent trois équipes de maçons et d’ouvriers travaillant au percement de nouvelles rues, du Cours-Neuf, au tracé du quai de la Fontaine mais aussi à la création d’un abreuvoir, de lavoirs, de bassins de lavage et de teinture sur l’Agau pour les besoins des fabricants du textile. Les impressionnantes terrasses sur le bas de la colline au-dessus de la source prévues par Mareschal sont, elles, définitivement abandonnées.

Un projet qui s’inscrit dans la durée

Façade d’une maison « Mareschal » place du maréchal Foch (©FC)

Ce grand projet d’urbanisme a longtemps marqué le développement de la ville dans tout le secteur Ouest. On observe par exemple que l’immeuble situé sur la place du maréchal Foch au bout du quai de la Fontaine porte à fois la trace du projet mais aussi de sa continuité dans le temps. Le rez de chaussée présente une architecture classique XVIIIe où l’on peut lire le cahier des charges Mareschal avec des fenêtres en arcs segmentaires, des chaînages d’angle, un balcon sur doubles consoles sculptées alors que visiblement l’étage, réalisé plus tard, affiche un style néoclassique XIXe très reconnaissable à ses linteaux de fenêtres droits et ses consoles en doucine. On est donc passé du classique XVIIIe au rez de chaussée au néoclassique XIXe à l’étage, ce qui est particulièrement intéressant.

Prolongations du Cours Neuf en 1850 et du Jean Jaurès en 1990 par Jean Bousquet

Permanence du projet Mareschal dans le temps aussi avec la prolongation du Cours Neuf en 1850 depuis le marché aux bestiaux, construit à l’emplacement actuel du centre Pablo Neruda, jusqu’au viaduc du chemin de fer puis en 1990 par Jean Bousquet jusqu’au boulevard périphérique Sud.

Conclusion

La façade de la rue des Tilleuls témoigne de ce grand projet urbanistique ambitieux du XVIII siècle dont il reste des traces précieuses dans ce secteur de Nîmes, que ce soit sur les quais de la Fontaine ou sur les allées Jean Jaurès. Toute une partie du projet Mareschal ne sera jamais réalisée : ni l’aménagement de la colline au-dessus de la source, ni la décoration de la plateforme ouest. Quelques maisons, commencées par la Ville selon le cahier des charges imposé par Mareschal, ne furent pas terminées comme celle de la rue des Tilleuls. C’est pourquoi cette façade est particulièrement précieuse pour la mémoire collective des Nîmois. Son état délabré met en péril sa survie ; or sa disparition serait très dommageable puisque elle est l’un des rares témoins existant de l’inachèvement d’un projet grandiose.

Francine CABANE, décembre 2020

Bibliographie :

  • IGOLEN, Jules, La Fontaine de Nîmes à travers les âges, extrait des Mémoires de l’Académie de Nîmes, 1939-41, pages 52-117,
  • MILLOT, Caroline, Les Jardins de la Fontaine à Nîmes et l’œuvre de Jacques-Philippe Mareschal (1689-1778) : un patrimoine aux multiples facettes, Revue Patrimoines du Sud n°8, 2018, Les jardins historiques en Occitanie
  • MICHEL, Albin, Aménagements de la Fontaine de Nîmes au XVIIIe siècle, Extrait de Nîmes et ses rues, 1876,  tome I, pages 269 à 282
  • POTAY, Corinne, Une famille de maîtres d’œuvre nîmois protestants : les Dardailhon, Cahier n°45, 1994, Revue de la Société de l’Histoire du protestantisme Français
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