L’Hôtel Séguier

La façade de l’hôtel Séguier, rue Séguier (©A.Bruguerolle)

Un peu d’histoire

En 1767, Jean-François Séguier (1703-1784), un Nîmois qui symbolise à lui seul le siècle des Lumières, passe avec les pères du couvent des Carmes un bail emphytéotique pour l’acquisition d’un terrain de 650 m2 se trouvant dans la rue principale du faubourg des Carmes. Ces derniers, pour subvenir à leurs besoins, décident de lotir leur jardin et le divisent en deux suivant un axe est-ouest en définissant des lots sur chaque rue. Le terrain se présente sous la forme d’un rectangle allongé dans le faubourg des Carmes, aujourd’hui rue Séguier.  Jean-François Séguier y fait construire une vaste demeure pour abriter ses immenses collections. Il met à disposition de l’Académie dont il est président et secrétaire perpétuel, une pièce de sa maison pour les réunions de cette société qui se tiendront en ce lieu de 1770 à 1793. À la mort de Séguier en 1784, l’Académie devient propriétaire de la maison et des collections léguées par ce dernier. Confisqué pendant la période révolutionnaire en 1793, l’immeuble est vendu et et passe au XIXe siècle de mains en mains entre différentes familles : Descole, Pieyre, Nicot, Moriau, Tédenat, Pleindoux et Cabane de Florian. Monsieur Pieyre vend l‘hôtel au Rectorat de l’Académie, Nîmes ayant été durant la première moitié du XIXe siècle le siège d’un des 27 rectorats de France. Le Rectorat fit graver au dessus de la porte «Académie de Nîmes», qui n’a rien à voir avec l’Académie de Nîmes, société savante. Propriété de l’évêché au XXe siècle, le bâtiment devient presbytère et héberge le «Rectorat de l’Enseignement diocésain». En 1996, le diocèse de Nîmes vend cet hôtel à la ville de Nîmes.

Il s’agit de l’un des derniers immeubles du  XVIIIe siècle, bâti dans le faubourg est de la ville et encore en place aujourd’hui. Depuis son rachat par la ville, ce bâtiment classé monument historique depuis le 19 avril 2005, reste inoccupé et donc se dégrade, ce qui est infiniment regrettable pour un haut lieu de mémoire de notre ville.

La façade côté rue

Réalisé entre 1771-1772, l’édifice, aligné le long de la rue, est bâti sur cave. Il est construit en maçonnerie de tout venant. La porte d’entrée, les encadrements des fenêtres avec clefs en attente pour des raisons d’économie, les bandeaux séparant les étages, la corniche, sont en pierre de Beaucaire appareillée. L’immeuble comprend un rez-de-chaussée avec deux fenêtres de part et d’autre de la porte d’entrée, un premier étage présentant le même rythme avec une porte fenêtre et un balcon dont le garde-corps en fonte date du XIXe siècle, un second étage d’une hauteur moindre que le premier, avec sur la travée axiale, une partie plus haute de proportion rectangulaire dénommée « vizette » qui est un séchoir. Les soupiraux étaient à l’origine de forme ovale. Cette élévation suit le règlement d’alignement de 1734 : un rez-de-chaussée, deux étages et un surcroît.

Façade et porte de l’hôtel Séguier (©dessins A. Bruguerolle)

Au rez-de-chaussée, les baies sont couvertes en segments avec des voussures pour les fenêtres, aux étages, elles sont traitées en plates-bandes. La porte d’entrée à deux vantaux est en léger avant-corps en pierre de taille à tables, encadrée d’un chambranle mouluré.

Porte d’entrée de l’hôtel Séguier (© F.Cabane)

La porte est simple, ornée d’une moulure avec imposte. Elle est surmontée d’un important décor de tête d’Hercule sur fond de cuir, avec deux massues croisées. Ce décor est exceptionnel à Nîmes. Le balcon est en appui sur deux agrafes ouvragées de feuillages et de draperies. Au-dessus de la porte d’entrée, une inscription est gravée dans la pierre : « Hôtel de l’Académie ».

Façade côté jardin

Façade côté jardin et devise de Séguier (© F.Pugnière)

La façade à travées régulières présente deux avant-corps couronnés par des terrasses à balustrades. Les baies du rez-de-chaussée sont couvertes en segment à voussures, celles des étages par des plates-bandes. La porte-fenêtre du jardin est encadrée de deux petites ouvertures qui permettent de présenter des inscriptions. Au-dessus de la porte, une inscription en latin, la devise de Séguier : « VIVITUR INGENIO CAETERA MORTIS ERUNT », ce qui veut dire « On vit par l’esprit tout le reste appartient à la mort ».

Le jardin

De la largeur de la façade de la maison, le jardin a à son extrémité une orangerie qui présente une clef de voute et une inscription gravée dans la pierre. La porte est couverte d’un entablement. Dans le jardin et l’orangerie, Séguier avait disposé une soixantaine d’inscriptions antiques. Autrefois l’orangerie était couverte par une terrasse depuis laquelle il aurait fait ses études d’astronomie.

L’intérieur de l’édifice

Il est typique des constructions nîmoises de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les caves voutées correspondent aux besoins domestiques du temps. Elles comprennent la cuisine et ses dépendances avec deux puits, l’un côté rue, l’autre côté jardin. Une cheminée, les potagers, une vaste salle pour la préparation des mets et des réserves composent également ces caves.

La cave et le vestibule d’entrée (©A.Bruguerolle)

Le vestibule, de forme ovale permet d’oublier le biais du terrain sur la rue. D’un grand raffinement avec ces deux niches, il s’inspire de celui du palais épiscopal. Il ouvre sur deux pièces ouvrant sur la rue : à droite la bibliothèque, à gauche le salon où étaient présentées les collections d’histoire naturelle.

Plan de l’hôtel Séguier et monogramme de Séguier sur la rampe de l’escalier (©A. Bruguerolle)

La cage d’escalier est légèrement décentrée pour privilégier l’axe menant de l’entrée vers le jardin. L’escalier suspendu permet d’accéder aux étages. Il comporte quatre volées droites. Sa rampe en fer forgé est ornée du « S » de Séguier. L’appartement de Jean-François Séguier et de sa sœur, Marie-Anne Séguier, occupait le premier étage. Il se composait d’une pièce centrale et de deux pièces de part et d’autre avec accès aux terrasses sur le jardin. Les domestiques vivaient au second.

Un propriétaire illustre : Jean-François Séguier

Le portrait ci-dessous a été  commandé par les académiciens nîmois en 1778 pour remercier Jean-François Séguier du don de ses collections.

Portrait de Jean-François Séguier, pastel de P-M Barat. (©Académie de Nîmes)

Jean-François Séguier, homme de culture, à la curiosité insatiable, symbolise le siècle des Lumières. Érudit en archéologie, géologie, paléontologie, botanique, astronomie, il rassemble dans un grand esprit scientifique, les collections qu’il ne cesse d’enrichir. Fils d’un conseiller au présidial et de Françoise de Rozel, il est destiné au droit et fait ses études à Montpellier. En 1732, il rencontre le marquis italien Scipione Maffei, écrivain et critique d’art véronais qui va changer le cours de sa vie. Avec le marquis, il fait le tour de l’Europe rencontrant les plus grands savants de l’époque et s’installe auprès de son protecteur à Vérone. Un voyage qui devait durer quelques mois s’étendit pendant 20 ans. Il revint à Nîmes en 1755 après la mort du marquis et se fit construire, quelques années après son retour, cet hôtel particulier dont on ne connait pas l’architecte bien que le nom du célèbre nîmois, Pierre Dardailhon, soit proposé. Dans sa maison, il reçut près de 1500 visiteurs dont le futur Louis XVIII, Joseph II, empereur d’Allemagne, des princes italiens autrichiens, des personnalités russes et polonaises, des dignitaires de l’Eglise, des ministres, des savants tels d’Alembert et Condorcet, des militaires (le bailli de Suffren), des marins (La Pérouse), des architectes (Clérisseau). Dans ses petits carnets de visiteurs, il recense 1402 visiteurs, dont la moitié d’étrangers au royaume de France. Il est sollicité par l’Europe des érudits et sa correspondance l’atteste : 2000 lettres échangés avec 350 correspondants, à partir de 1728. Sollicité par Jacques Philippe Mareschal, il étudie les antiquités romaines nîmoises lors des fouilles de la source de la Fontaine et participe à l’aménagement du jardin. Il déchiffre la dédicace qui se trouvait sur le fronton de la Maison Carrée de Nîmes et traduit l’inscription :

« CCAESARI.AUGUSTI.F.COS.L.CAESARI.AUGUSTI.COS.DESIGNATO.PRINCIPIBUS.JUVENTUTIS »
par : « À Caius Caesar, consul et Lucius Caesar, consul désigné, fils d’Auguste, princes de la jeunesse».

Reconstitution par JF. Séguier de l’inscription de la Maison Carrée

L’héritage de Jean-François Séguier

Célibataire, sans descendance directe, secrétaire perpétuel de l’Académie de Nîmes, il lègue à cette dernière ses biens : sa maison et ses collections. À l’époque révolutionnaire, l’Académie de Nîmes voit ses biens confisqués par la Terreur qui supprime les académies de belles lettres en 1793. La donation entre vifs par Séguier à l’Académie de Nîmes de toutes ses collections avait été faite par M. Nicolas, notaire à Nîmes le 15 septembre 1778. De son vivant, les consuls de la ville de Nîmes, en reconnaissance du don de ses collections, décidèrent lors du Conseil de Ville du 2 juin 1781, que «(…) la rue où est située sa maison doit porter le nom de rue Séguier».

Sa bibliothèque

Sa bibliothèque riche de 7000 volumes se compose de 40% d’ouvrages de sciences, 38% d’histoire, 13% de littérature, 4% d’art, 3% de religion, 1% de droit et 1% de philosophie. Elle enrichit la première bibliothèque municipale de la ville qui portait son nom. Depuis 1993, le fonds Séguier avec la bibliothèque municipale dont elle fait partie se trouve (avec le musée d’art contemporain) dans le bâtiment du Carré d’art conçu par l’architecte anglais Norman Foster, situé en face de la Maison Carrée.

Ses collections archéologiques et épigraphiques

25 objets d’époque romaine, 86 inscriptions latines constituent la collection de Jean-François Séguier. Ses collections ont été citées comme composant le premier musée de Nîmes. En 1823 a été ouvert dans la Maison Carrée, le musée archéologique de Nîmes où les collections de Séguier étaient présentées, avant que les autorités locales ne décident à la fin du XIXe siècle d’installer le fonds archéologique dans une partie de l’ancien collège des Jésuites. Ce musée est riche des nombreux objets issus de fouilles pour la plupart locales. En 2018, un nouveau musée dit de la Romanité, édifié juste en face des Arènes par l’architecte Elizabeth de Portzamparc, a accueilli aussi les collections de Séguier.

Le médailler de Jean François Séguier (©musée de la Romanité)

Ses collections d’histoire naturelle

La richesse des collections d’histoire naturelle qui couvrent de nombreuses disciplines, botanique, géologie, paléontologie, minéralogie, a constitué le cœur du muséum d’histoire naturelle de Nîmes situé boulevard amiral Courbet. Son herbier propose 28 800 échantillons. Ses connaissances en paléontologie lui ont permis de récolter également en Italie des spécimens de fossiles de crabes et de poissons.

Homme universel, il laisse l’image du parfait bel esprit du XVIIIe siècle. Ses collections ont été le point de départ de trois hauts lieux de la ville culturelle de Nîmes : la bibliothèque, le musée de la Romanité, le museum d’Histoire naturelle.

Hélène DERONNE (octobre 2020)

Bibliographie

  • Chapron (Emmanuelle), « Jean-François Séguier et l’académie royale des sciences de Montpellier» Archives savantes des Lumières, 23/02/2018
  • Cogné (Albane), Blond (Stéphane), Montègre (Gilles), Les circulations internationales en Europe, 1680-1780, Atlande, 2011, p. 239
  • Institut Européen Séguier, Une demeure des lumières, Nîmes, 7 rue Séguier (1771-1772), Imp. AGM, Nîmes, s.d.
  • Lassalle (Christiane), «Mécènes et collectionneurs », Congrès national des Sociétés historiques et scientifiques, Actes n° 121, Nice 1996, P aris CTHS, p 121-142
  • Michel (Albin), Ancien Hôtel de l’Académie, la maison de Jean-François Séguier, 1876
    Nadal (André), Cinquantenaire de l’Inauguration de l’Hôtel de l’Académie de Nîmes (1920-1970), s.l.n.d.
  • Pugnière (François), « De l’Instrumentarium au Muséum. Le cabinet de Jean-François Séguier (1703-1784) », Liame. Histoire et histoire de l’art des époques moderne et contemporaine de l’Europe méditerranéenne et de ses périphéries, no 26, ‎ 20 janvier 2016
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