La femme aux pigeons de Méric

La femme aux pigeons du square de la Bouquerie
et autres œuvres d’André MERIC

Femme aux pigeons d’André Méric (square de la Bouquerie - ©photo M.Giacomoni)

Le nombre des places, des squares, des jardins à Nîmes est important. L’aspect minéral, conséquence de certains aménagements comme le pourtour des Arènes, nous fait oublier que Nîmes possède un patrimoine végétal de 372 hectares d’espaces verts très diversifiés, allant des jardins historiques de la Fontaine au domaine sportif de la Bastide, en passant par de nombreux ilots de verdure, comme le square de la Bouquerie, agrémentés de bassins et de sculptures.

L’aspect du square de la Bouquerie a beaucoup changé au cours des siècles. Longtemps à cet emplacement se trouvait une des portes principales de la ville médiévale, la porte de la Bouquerie, qui ouvrait sur le quartier des bouchers. Les animaux, en provenance de la garrigue, particulièrement les moutons, arrivaient en ce lieu avant d’être tués et dépecés pour leur viande, leur laine et leur peau. Le faubourg dit de la Bouquerie se développe dès le XVIe siècle sous l’impulsion du commerce de la soie. Après la Révolution française, lorsque le rempart médiéval est détruit, des entreprises de châles, tapis, tissus décoratifs, bonneterie s’installent dans ce quartier.

D’une place faite de boue et de poussière est né en 1865 un square dessiné avec un bassin, des arbres, qui accueillait le portrait du peintre Charles Jalabert (1819-1901), correspondant de l’Académie de Nîmes : buste en marbre et socle en pierre avec branche de laurier en bronze symbolisant l’hommage de sa ville. Une dédicace pouvait se lire sur le socle : Charles Jalabert 1819-1901. L’inauguration de cette statue eut lieu le 10 avril 1904. Elle fut réalisée par l’architecte Max Raphel et le sculpteur Pierre Tourgueneff. La statue fut mutilée par vandalisme. Elle fut mise en dépôt au service municipal des jardins de Nîmes. Une réplique du buste se trouve au musée des Beaux-arts de Nîmes avec certaines toiles de l’artiste qui forment une des richesses des collections de ce musée.

Square de la Bouquerie fin XIXe et buste de Charles Jalabert (cartes postales anciennes ©site Nemausensis)

Ce n’est qu’à la seconde moitié du XXe siècle que ce square fut à nouveau réaménagé en accueillant la statue d’André Méric, Femme aux pigeons et lui faisant face, Le faune dansant de Joseph Bernard.

Femme aux pigeons d’André Méric (square de la Bouquerie - ©photos M.Giacomoni)

La femme au pigeon se présente à nous dans sa totale nudité, accroupie, les jambes repliées sous elle, tenant dans sa main droite qui repose sur sa cuisse droite, un pigeon, tandis que son bras gauche, replié, forme un angle droit avec la main qui repose sur le sommet de sa tête. Dans cette main, un pigeon. Sa chevelure est peignée à l’antique avec des petites boucles et une longue natte tressée. Simple élément décoratif d’une fontaine qui était formée de deux vasques, elle inspire une beauté idéale aux formes harmonieuses. Par sa pose, son attitude calme aux lignes souples et arrondies, les yeux baissés, le visage éclairé par un fin sourire, elle est modestie et sérénité.

C’est Madame Mercié qui a posé. Femme compétente et dévouée, elle fut aussi l’assistante de son mari. Comme de nombreuses épouses d’artistes aux nombreux talents, elle a été celle qui s’oublie pour mieux aider celui qui sera reconnu.

André  Méric est peu connu de nos jours, il l’était beaucoup plus de son vivant. Né à Pamiers en 1900, il fut élève de l’École des Beaux-arts de Toulouse puis de l’École des Beaux-arts de Paris où il suivit les cours de Jules Coutan (Paris 1848-1939) et de Paul Landowski (Paris 1875, Boulogne-Billancourt 1939) avec lequel il a collaboré, en tant que massier pendant sept ans, prenant part à la réalisation de nombreux monuments de ce maître. En 1929, il s’installe à Nîmes et entre à l’École des Beaux-arts de cette même ville en 1931 en tant que professeur, assurant les cours de pratique et d’application sculpturale. Membre de la Société des Artistes Français, il expose chaque année depuis 1926 et reçoit une Première Mention avec le buste de Gabriel Fauré érigé à Pamiers, ville natale du musicien. En 1929, il obtient une médaille de bronze avec le Prix Henriette Boissy.

Professeur, il répond à un certain nombre de commandes. À Nîmes, des œuvres témoignent de son talent.

Buste de Gaston Boissier par André Méric jardin Museum d’histoire naturelle (©photo F.Cabane)

Dans le jardin du Museum d’Histoire Naturelle, boulevard Amiral Courbet, un buste de 1933, celui de Marie-Louis-Antoine -Gaston Boissier (Nîmes 1823-Viroflay 1908) est signé d’André Méric. Normalien, agrégé de lettres, professeur, historien, philologue, écrivain, Gaston Boissier est maître de conférences à l’École normale et professeur au Collège de France. En 1876, il est élu membre de l’Académie française dont il devient le secrétaire perpétuel en 1895. En 1886, il est élu membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et fut membre de l’Académie de Nîmes. André Méric propose là encore une traduction très réaliste du portrait de cet érudit aux détails vestimentaires élégants, gilet, nœud de col et décoration à la boutonnière. Le socle, plus ostentatoire, est agrémenté de deux colonnes antiques symbolisant sa passion pour la civilisation romaine qui soutiennent un linteau sur lequel est gravé le nom de Gaston Boissier. Au musée des Beaux-arts de Nîmes, un portrait peint par Adolphe Jourdan (1825-1889) offre le même visage. Ce buste avait été commandé par un comité présidé par le Secrétaire perpétuel de l’Académie de Nîmes de cette époque.

Portraits d’Emilien Dumas et d’Emile Espérandieu par André Méric dans le jardin du Museum d’histoire naturelle (©photos F.Cabane)

Dans le même jardin, à quelques mètres, se trouve  le buste d’Émilien Dumas (Sommières 1804, Dax 1870) réalisé en 1933. Si cette sculpture n’est pas signée, elle est attribuée au sculpteur André Méric. Nous pouvons souligner la même recherche de réalisme dans la représentation des traits du visage, travaillé dans du marbre, le socle étant en pierre. Toujours dans ce jardin, le Portrait d’Émile-Jules Espérandieu (1857 Saint-Hippolyte-de-Caton dans le Gard – 1939 Avignon), haute personnalité nîmoise, qui est l’une des figures les plus marquantes de l’archéologie gallo-romaine entre le début du XIXe siècle et la veille de la Première Guerre mondiale. Militaire de carrière, éminent archéologue et épigraphiste en écritures latines, il est chargé, à partir de 1904, de la publication du remarquable « Recueil général des Bas-reliefs, Statues et Buste de la Gaule Romaine« . Conservateur du musée archéologique de Nîmes, il est aussi président de l’École antique de Nîmes. Ce portrait, réalisé en pierre en 1937, est d’un vif réalisme dans la représentation des traits du visage, les bésicles, la veste rehaussée d’une «  broderie » de feuilles d’olivier. Il avait été élu membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1919. À son cou, il porte la croix de commandeur de la Légion d’Honneur.

Le « Taureau » des allées Jean Jaurès et les bas-reliefs sculptés par André Méric et André Clair (© photos F.Cabane)

L’Exposition universelle de 1837 entraine un nouvel aménagement du Trocadéro. Parmi ces transformations, il y avait un magnifique bœuf dû au sculpteur Auguste Caïn qui se dressait dans les jardins du Trocadéro. En 1936, Raymond Laurent, né à Nîmes en 1890, devient Président du Conseil Municipal de Paris.

Hubert Rouger, maire de Nîmes fait jouer cette relation pour lui demander d’acquérir ce « bœuf-taureau » afin d’embellir une place de Nîmes tout en faisant écho à la tradition taurine nîmoise, car il devient taureau par la volonté municipale n’ayant aucun attribut mâle ! Cette sculpture a posé bien des problèmes, par sa taille, son poids, son volume et le choix de son emplacement ! L’architecte Raymond Blanc a pensé à un piédestal qui se voulait être « majestueux » pour cacher aux regards des Nîmois, l’animal bœuf ayant entre ses pattes, un socle de charrue et une gerbe de blé ! Au sommet de ce socle sur lequel se dresse « le taureau », la partie haute est décorée de bucranes, la partie basse, sur la façade principale, des armes de la ville de Paris et de celles de la ville de Nîmes. Deux noms pour ces reliefs décoratifs : André Méric et André Clair qui interviennent pour la première fois dans la sculpture ornementale de la ville. La loi au cadre impose la distribution de la mise en page. La lecture de la représentation de ces armes est aisée. Cet ensemble se trouve à l’extrémité du boulevard Jean Jaurès, dans la perspective de la tour Magne.

Bien différente comme style est sa participation à la décoration de la façade du lycée technologique régional Dhuoda à Nîmes. La partie qui est construite en 1936, à l’exclusion des ateliers est, en totalité, inscrite monument historique par arrêté du 5 février 2002.

Façade du lycée Dhuoda (©photos F.Cabane)

Le projet de cet établissement a été élaboré en 1931 par Jean Christol, Léonce Salles et Dufour. Jean Christol est influencé par les œuvres d’Auguste Perret, architecte révolutionnaire en son temps, car il a été le premier à oser se servir du béton armé pour construire des architectures tout en répondant à une recherche esthétique, « faire du beau avec du banal ». Jean Christol joue avec les matériaux de son époque dans ce bâtiment témoin du mouvement « Art déco » à Nîmes. L’aile sur la rue Dhuoda concentre tout le décor : la grande frise en ciment et celle encadrant l’entrée sont sculptées par André Méric. En une technique du bas-relief, elle représente différents métiers de l’industrie et des sciences : engins de chantier, usines fumantes, engrenages et roues, machines, instruments de mesure ou de chimie, camions, grue, train… Au départ et à l’arrivée de cette frise, pour reposer le regard, un bouquet de fleurs et de fruits sort d’une corne d’abondance.

Les symboles de la République Française sont également présents dans la frise se situant au-dessus de la porte, au beau milieu de la frise. Respect du cadre, à la manière des sculpteurs du Moyen Âge, repris par l’art déco et Antoine Bourdelle dès 1913 au théâtre des Champs Elysées à Paris. L’épuration et la géométrisation de la forme sont influencées par le cubisme. L’architecture et la décoration de cet établissement sont un très beau témoin de l’esthétique « Art déco », style qui s’est développé internationalement vers les années 1920.

Détails de la frise d’André Méric sur la façade du lycée Dhuoda (©photos F.Cabane)

Nous citerons, en dernier lieu, trois bas-reliefs correspondant à trois écoles. En 1951, la création de la loi du 1% artistique fait que tout projet de construction scolaire doit comporter un programme de décoration. C’est l’architecte qui choisit le sculpteur. André Méric a réalisé à l’école du Pont de Justice, Jeu à la corde, comprenant trois jeunes enfants, la fillette aidée par un plus petit afin que les forces soient mieux réparties. Justesse des mouvements, spontanéité sont à souligner. Dans le bas-relief Saute-mouton, qui avait été réalisé pour l’école de Courbessac, prévu en pierre de Lens, nous retrouvons la même économie de moyens pour suggérer la gaité, la vivacité de l’enfance avec le respect du cadre. Dans le troisième bas-relief, Jeu de balles, toujours sculpté dans la pierre de Lens, nous sommes dans la même stylistique : dans l’évocation du jeu de basket, deux enfants, les bras levés tentent de marquer un panier.

Bas-reliefs d’André Méric (© mémoire de maitrise de Marie Claude Belotche-D’emal Les monuments publics de Nîmes 1900-1990/ Inventaire de la sculpture dans l’espace urbain) Jeu de balle de l’école de l’Eau Bouillie, saute-mouton de l’école de Courbessac et jeu à la corde de l’école du Pont de Justice

Nous retrouvons la ligne qui délimite les silhouettes, la suggestion du mouvement, la vivacité, la loi du cadre.

André Méric est un sculpteur éclectique. Ses deux professeurs, Jules Coutan et Paul Landowski, étaient fort différents dans leurs écritures stylistiques : l’un, Coutan, amoureux de la ligne ondulée, des formes sensuelles, souvent langoureuses, l’autre, Paul Landowski, travaillant la ligne droite, la forme épurée de tous les détails, la grandeur. Ils ont très certainement influencé le jeune Méric  qui toute sa vie a proposé des œuvres aux expressions stylistiques différentes. Ligne courbe, sensuelle, formes pleines, pulpeuses avec la Femme aux pigeons, influencée par un réalisme antiquisant. Dans ses portraits, la qualité de ses ciseaux nous éblouit (rendu de la broderie de la veste du portrait d’Émile Espérandieu) tandis que nous retrouvons la même recherche de réalisme dans l’évocation du contexte industriel de son époque avec les bas-reliefs de la porte monumentale du lycée technologique régional Dhuoda, tout en faisant sien le style art déco et que dire des décorations en bas-relief, non retrouvées, qui, d’après ses dessins, sont aussi une recherche d’une grande simplification de la ligne ?

Artiste de talent, s’il n’a pas su inventer son propre style, caractéristique des artistes créateurs, il a su, aidé par ses ciseaux, gouge et maillet, traduire la vie, la beauté, les préoccupations de son époque. Dans un rapport d’inspection du cours d’André Méric en 1947 (Inspection des Beaux-arts, Archives départementales 4 T 46), l’appréciation nous semble bien sévère : «  Rappelons que […] nous avons signalé à M. Méric la nécessité de donner un intérêt plus vivant à son atelier de sculpture. Copier les maîtres pendant une année est une formule périmée et l’imagination de la jeunesse ne peut se développer que si cette dernière a le sentiment d’une création ». L’enseignement n’est-il pas fondé sur la connaissance des grands maîtres avant de se lancer dans l’aventure de l’imaginaire ?

Nîmes a la chance d’être riche d’un grand nombre des œuvres d’André Méric. Il aurait été regrettable d’évoquer simplement la sculpture du square de la Bouquerie. Nous avons cru bon d’élargir, sur une même fiche, les œuvres nîmoises qui témoignent de son travail d’une grande sincérité et de son talent aux différentes facettes.

Hélène Deronne
Mai 2023.

Brève bibliographie

Beloutche-D’email, Marie-Claude, Les monuments publics de Nîmes 1900-1990/ Inventaire de la sculpture dans l’espace urbain, mémoire de maîtrise en histoire de l’art sous la direction du professeur Luce Barlangue, Université Paul Valéry-Montpellier III, décembre 1994.
Article consacré au square de la Bouquerie sur le site Nemausensis.com

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