La maison Augière

11 bis, rue Notre-Dame

Façade de la maison Augière 11 bis rue Notre-Dame (©photo F.Cabane)

Dans une étude approfondie et détaillée de la maison Augière située au 11 bis, rue Notre-Dame, Corinne Potay, docteur en histoire et documentaliste aux Archives municipales de Nîmes dit : « C’est une « maison d’architecte », l’expression étant à prendre dans le sens d’une œuvre originale et novatrice : elle s’inscrit dans le courant du tournant XIXe et XXe siècles, désireux de rompre avec l’historicisme et l’éclectisme qui s’était développé depuis les années 1840 ».

Construite en 1900 par l’architecte nîmois Auguste Augière pour sa propriétaire, Madame Veuve Bonnet-Augier, cette maison surprenante présente des éléments Art nouveau et Art déco qui en font un joyau du patrimoine architectural des faubourgs de Nîmes.

Un peu d’histoire…

Plan 1699 Bibliothèque Nationale de France

La construction de la maison Augière s’inscrit dans un processus d’urbanisation engagé dans ce quartier de Nîmes dès le XVIIIe siècle.
Comme le montre le plan de la BNF de 1699, la zone où se localise aujourd’hui la maison Augière était autrefois un espace resté très agricole parcouru par le Vistre qui coulait à ciel ouvert au sud des faubourgs des Carmes et de la Couronne où vergers et jardins irrigués approvisionnaient les marchés de la cité.
Un grand propriétaire terrien, Monsieur de Roussy, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint Louis, qui possédait de vastes terrains dans cette partie de la ville, intervint auprès des élus nîmois dès 1775 pour encourager le lotissement et l’urbanisation du secteur, demandant l’aménagement de rues et la construction d’un quai le long du Vistre qui prendra le nom de quai Roussy.

Plan d’Aimé Serres (Les rues de Nîmes page 147) et lavoir au début du quai Roussy (©Vue de Nîmes depuis un ballon 1847 dessin de Guesdon - collection particulière A.Bruguerolle)

Le plan du quartier, présenté dans le livre d’Aimé Serres « Les rues de Nîmes », montre au XVIIIe siècle la présence d’un grand bassin, celui de l’Ecluse (à l’emplacement actuel de la place de l’Ecluse), dans lequel confluaient les eaux de l’Agau et des fossés situés le long des remparts. Les eaux du bassin actionnaient un moulin à aubes puis s’écoulaient sous le pont Blavet avant de s’engouffrer dans un canal, couvert à partir de 1776, qui alimentait un grand lavoir que l’on distingue bien sur le dessin Guesdon. Le ruisseau retrouvait ensuite son lit à ciel ouvert le long du quai Roussy jusqu’au « moulin Magnin », vieux moulin à eau dont la présence (à l’emplacement actuel du croisement du boulevard Talabot et de l’avenue Carnot) remontait selon les textes au XIIe siècle.

La future rue Notre-Dame, appelée alors route d’Avignon, devient un axe majeur de pénétration dans la ville qui aboutit à la porte de la Couronne. Celle-ci, une des plus importantes de la cité médiévale avec la porte des Prêcheurs, était peuplée d’un grand nombre d’auberges et de logis qui, à l’emplacement du square de la Couronne actuel, se côtoyaient et se remplaçaient parfois : “ Les Deux pommes ”, “ Logis de Saint-Jacques ”, « Logis de Saint-Pierre », “ Le cheval vert ”, “ Le lion d’or ”, « Le Saint-Georges »,    « Le logis du Parc », « Les Quatre Rois », « Le Louvre ». Une auberge du nom du « Logis de Notre-Dame », mentionnée en 1541, est sans doute à l’origine du nom de la rue Notre-Dame ; aujourd’hui une statue de la Vierge à l’enfant, datant du XXe siècle est placée en hauteur au croisement des rues Notre-Dame et Roussy.

La Vierge à l’enfant au coin des rues Notre-Dame et Roussy (©photos F. Cabane)

Les propriétaires

A l’emplacement de la maison Augière actuelle existait au XVIIIe siècle, une maison avec écurie d’une superficie d’environ 200 m2, construite en profondeur sur la parcelle perpendiculairement à la rue Notre-Dame et qui appartenait à un conducteur de diligences Alexandre Catillon. La partie arrière de la bâtisse actuelle qui donne sur la cour, a gardé son orientation originelle et pourrait dater de cette période.

L’ancienne maison Catillon à l’emplacement du 11 bis actuel rue Notre-Dame (extrait du plan du cadastre dit « napoléonien », parachevé à Nîmes vers 1825-1830, section D, feuille n°1) et la maison actuelle (Google Earth capture d’écran du 25 07 2025)

La maison est vendue en 1859 à un voisin, Jean Raffin, domicilié au 19 de la rue Notre-Dame, qui la lègue en héritage à sa fille Marie-Mélanie Raffin-Martin. La numérotation 11 bis date du début du XIXe siècle à une époque où les numéros 13, supposés porter malheur, étaient soigneusement évités en raison de cette superstition appelée « triscaïdécaphobie » !
Au tournant des XIXe et XXe siècles, une nouvelle propriétaire, Madame Marie Bonnet-Augier, veuve d’un riche restaurateur, entreprend la reconstruction de toute la façade sur la rue Notre-Dame et en confie les travaux à un architecte renommé Auguste Augière. Les travaux s’achèvent en 1902. Madame Bonnet-Augier utilise la maison comme immeuble de rapport et loue, sans y habiter elle-même, plusieurs appartements. Ses héritiers vendent le bien en 1925 au négociant Michel Beoust qui y habite quelque temps avant de le revendre vers 1933 à Jean Puech qui s’y installe avec son épouse Marie et y élève ses quatre enfants, Jacques, Guy, Charles et Marie-Antoinette. Charles Puech, Président de Chambre Honoraire à la Cour d’Appel de Nîmes, membre de l’Académie de Nîmes, réside toujours dans cette maison.

L’architecte

Auguste AUGIERE naît à Nîmes le 4 avril 1859 et y meurt en 1925. Architecte et aquarelliste de talent, il est le père d’Emile Augière (1889-1960), lui aussi architecte. Auguste Augière a été, à partir de 1883 et pendant plus de trente ans, professeur à l’Ecole des Beaux-arts de Nîmes et architecte de la ville. Il devient célèbre en 1883 par son rôle d’inspecteur des travaux lors de la construction du lycée de garçons situé à l’emplacement de l’ancien Hospice d’humanité devenu Palais des Arts en 1875, chantier confié aux architectes Randon de Grolier et Lucien Feuchère. Il fut alors remarqué pour avoir édifié l’horloge du Lycée, superbe rotonde décorée de colonnes de marbre et des sculptures de Mérignargues, symboles républicains et allégories du savoir. Sa carrière à Nîmes fut brillante et, même si aucune rue ne porte son nom, il y a réalisé de nombreuses belles maisons particulières dont les plus célèbres sont celles de la rue de l’Aqueduc, de la rue Pradier et du boulevard Talabot.

Maisons Augière rue de l’Aqueduc, rue Pradier et boulevard Talabot (©photos F.Cabane)

Auguste Augière a conçu également les plans du monument aux morts de Sommières et du monument funéraire au cimetière Saint-Baudile d’Antoine-Auguste Blachère, capitaine de l’armée française tué en 1893 au Soudan à 38 ans. Enfin, il a été longtemps très investi dans le corps des sapeurs-pompiers de Nîmes dont il sera jusqu’à sa mort chef de bataillon.
Le caractère novateur de la façade du n°11 bis est vraisemblablement un témoignage du talent et des aptitudes novatrices d’Auguste Augière, dont les diverses réalisations montrent, comme le souligne Corinne Potay dans son étude « combien il a su, en évoluant tout au long de sa carrière, tirer parti des courants esthétiques en se les appropriant et en sachant les détourner pour faire œuvre originale ».

La façade

La façade, en retrait sur l’alignement des autres maisons de la rue, est imposante et développe sur un rez-de-chaussée occupé par une boutique de fleurs et un grand portail, deux étages et des combles mansardés.
L’ensemble est fortement décoré, foisonnant de détails architecturaux très intéressants à observer. L’architecte Augière s’en est donné à cœur joie pour jouer de la dissymétrie et des décors géométriques et variés tout en gardant une unité évidente de style. La gradation des éléments décoratifs s’accentue au fur et à mesure que l’œil monte : le rez-de-chaussée est moins décoré que le 1er étage, lui-même moins décoré que le second et ce dernier, moins décoré que le 3ème étage sous toiture.

Le rez-de-chaussée

Rez-de-chaussée et porte d’entrée de l’immeuble (©photos F. Cabane)

Le rez-de-chaussée semble être la partie de la façade la moins décorée et pourtant plusieurs éléments sont remarquables comme les linteaux de fer au-dessus de la porte d’entrée et du portail qui sont ornés de rosaces. Le portail de l’entrée cochère est surmonté d’un énorme blason en forme de cœur entouré de feuillages qui attend un monogramme tandis que la porte principale est surmontée d’une imposte vitrée de style Art nouveau.

Linteaux aux rosaces, blason au dessus du portail et imposte vitrée de la porte d’entrée (©photos F.Cabane)

La porte est encadrée d’une guirlande d’éléments floraux sculptés dans la pierre surmontée de consoles en forme de gros dés. L’imposte est décorée de verres colorés d’un beau rouge profond. Ce style de verres, très à la mode à la fin du XIXe siècle, se retrouve non loin à l’hôtel Milliarède sur l’avenue Carnot, dans la maison Liron rue Ruffi ou au n°35 de la rue Cité Foulc. La plupart de ces verres colorés proviennent de l’entreprise nîmoise Schalleidner-Guillorit qui était située au 8 rue Régale puis au 6 bis rue Terraube, fabriquant à la fois des vitreries spéciales de grande taille mais aussi des vitraux d’églises et d’appartements privés.

Les étages supérieurs

Les étages supérieurs (©photo F. Cabane)

Les fenêtres, nombreuses (quatre par travée), rectangulaires, sont surmontées au 1er étage d’un linteau avec des alvéoles encadrées de consoles sculptées et au second étage, de linteaux en bandeaux droits ou en arcs massifs. Les deux fenêtres en arcs du second étage, situées de part et d’autre aux extrémités de la façade, sont encadrées de mosaïques roses et grises. Sur chaque ouverture, les volets roulants sont dissimulés en partie haute par des lambrequins de zinc délicatement sculptés avec des motifs géométriques ou de rosaces particulièrement élégants.

Linteaux de fenêtre en alvéoles au 1er étage, linteaux droits et linteaux en arcs au 2ème étage encadrés de mosaïques roses et grises, détail de lambrequins (©photo F. Cabane)

Le jeu des balcons est évident et permet à l’architecte d’accentuer l’effet de dissymétrie.
Au premier étage, la façade n’est agrémentée que d’un seul balcon filant sur les deux travées de droite alors qu’au second étage, deux balcons s’imposent, l’un filant sur les trois travées de droite et l’autre, balcon porte-fenêtre sur la travée de gauche.
Les éléments de ferronnerie sont assortis : quadrillage fin et régulier, décors de volutes, avec cependant un décor plus raffiné sur le balcon du premier étage décoré de têtes de lion, d’un cartouche rectangulaire et de volutes enroulées de fleurs aux extrémités.
Au second étage, les deux balcons s’inscrivent entre des piliers de pierre. On remarque aussi que les consoles qui soutiennent les balcons diffèrent : gros dés de pierre au premier étage et petites alvéoles en arcs encadrées de consoles sculptées pour le second étage.

Détail de la ferronnerie du premier étage et balcon de second étage entre piliers de pierre (©photo F.Cabane)

Le 3ème étage

Le dernier étage sous toiture (©photo F.Cabane)

Situé sous la toiture, le dernier étage rassemble une profusion de décors autour d’un fronton triangulaire imposant qui abrite une porte-fenêtre ouvrant sur un balcon identique à ceux des étages inférieurs. Ce fronton, décoré d’un élément métallique rappelant de loin une fleur de lys stylisée est encadré de grands médaillons ovales et de boules en toiture assorties d’autres éléments en métal. Un toit à la Mansart, qui permet six ouvertures sous la toiture, rappelle l’influence de l’architecture parisienne à Nîmes à la fin du XIXe siècle.

Eléments de ferronnerie au dernier étage (©photos F.Cabane)

Conclusion

L’importance des éléments géométriques et des décors horizontaux aux grandes lignes pures annonce dans cette maison le courant Art déco même si l’abondance des décors végétaux et l’imposte de la porte d’entrée font plutôt penser à l’Art nouveau.
C’est donc une maison unique, signature d’un architecte de talent dont on retiendra qu’il aimait jouer avec les balcons des façades…

Francine Cabane
Septembre 2025

Sources :
Potay, Corinne, N°11BIS RUE NOTRE-DAME PARCELLES HA1108-HA1109, Archives municipales, septembre 2024
Serres, Aimé, Les rues de Nîmes, Editions Espace Sud, 1989

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